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J'accuse - Film (2019)

Film de Roman Polanski Drame, historique, thriller 2 h 12 min 13 novembre 2019

Film J'accuse - Film (2019)
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Exception faite de quelques documentaires et téléfilms, la célèbre Affaire Dreyfus n’a plus connu les honneurs d’une production cinématographique hexagonale depuis 1907, date à laquelle le cinéaste Lucien Nonguet s’empara du sujet pour le compte de Pathé. Le premier des mérites de J’Accuse, ainsi, est de rappeler la frilosité qui est la nôtre, en tout cas celle du cinéma français, lorsqu’il s’agit de sonder les zones sombres de notre Histoire. Cela dit, ce retour au premier plan n’est pas un gage d’innovation pour autant, le film cherchant moins à soumettre un point de vue original qu’à “dépoussiérer”, d’une manière certes didactique, une affaire vieille de plus d’un siècle. Une lecture des faits qui aurait pu être fastidieuse si Polanski n’avait pas eu la bonne idée de s’associer de nouveau avec Robert Harris (son roman D sert de référence pour le scénario), renouant ainsi avec les mécanismes du thriller qui avaient fait la force de The Ghost Writer.

Ainsi, si la reconstitution historique s’avère soignée, en dépit de la présence çà et là de petites incohérences ou de clichés (l’absence d’électricité dans Paris, les cafés...), la grande réussite de Polanski sera de faire une lecture hitchcockienne de l’Affaire, exaltant les thématiques de la contre-enquête et du faux coupable, s’appropriant l’efficacité narrative du MacGuffin ou des ficelles psychologiques, afin d’explorer ce qui restera comme son grand thème de prédilection : l’homme contre la machination, la détermination individuelle contre les rouages d’un système tout-puissant. Une démarche facilitée, il est vrai, par une intrigue expurgée de toutes fioritures, centrée essentiellement sur l’antagonisme existant entre le lieutenant-colonel Picquart et le colonel Henry.

Bien sûr, avec une telle structure narrative, on peut craindre la simple représentation manichéenne des choses : les Bons contre les Méchants, les partisans de Dreyfus contre ses opposants. Fort heureusement, il n’en sera rien, les personnages étant pétris d’ambivalence (l’antisémitisme de Picquart, l’orgueil de Dreyfus), quant à la scission entre dreyfusards et antidreyfusards, elle intéresse finalement peu Polanski. D'ailleurs, Dreyfus lui-même apparaît rarement à l’écran, sa condition de prisonnier le contraignant bien souvent à n’être qu’une présence invisible. Les scènes qui lui sont dédiées servent essentiellement à souligner la logique de déshumanisation d’un système étatique qui se croit tout-puissant (la mise aux fers, la solitude extrême, etc.). Le message passe d’autant mieux que la sobriété est constante, guidant aussi bien les effets de mise en scène de Polanski que le jeu, finalement très intériorisé, de Louis Garrel.

J’Accuse s’avère être un film pluriel, parlant aussi bien de l’antisémitisme que de la logique d’état, en traduisant l’affrontement Picquart/Henry en conflits moraux universels et intemporels : l’éthique contre l’amoralité, la recherche de justice contre le refus du déshonneur. Le film historique se dote alors d’un sous-texte éminemment contemporain...

Mais avant d’en percevoir les grandes lignes, c’est à la réécriture de l’Histoire que nous assistons : le bordereau et le mystérieux “dossier secret”, censément apporter les preuves irréfutables de la culpabilité de Dreyfus, s’avèrent rapidement peu fiables : les papiers sont falsifiés, les écritures imitées, les expertises graphologiques manipulées. La bonne idée sera ainsi de placer la lecture faite par le pouvoir au cœur de l’enquête de vérité menée par Picquart : on fait sauter les verrous en même temps qu’on ouvre les secrets d’Etat, on révèle les faux en écriture en même temps qu’on met en lumière l’écriture mensongère des faits.

Une enquête qui va rapidement prendre des allures kafkaïennes tant elle doit se confronter aux méandres et au poids écrasant de la hiérarchie administrative : comment faire triompher la justice lorsqu’une même pièce peut aussi bien inculper que disculper Dreyfus selon qui la tient entre les mains ? Comment exposer la vérité lorsque les preuves doivent transiter dans une structure au maillage complexe, labyrinthique, où les interprétations contradictoires sont pléthores ? Le récit est d’autant plus palpitant, faisant passer les 132 minutes du long-métrage comme une lettre à la poste, que le rythme traduit parfaitement le resserrement de l’étau autour de Picquart, et que la fragilité matérielle des preuves (feuille très fine, bouts de papier, etc.) potentialise remarquablement les différents effets anxiogènes. Polanski maîtrise son sujet, cela se sent, et parachève sa démonstration en opposant à l’écriture frauduleuse de l’Etat celle pleine de clarté de l’homme de lettres : la célèbre anaphore de Zola ébranle la culture du faux en mettant au jour les différentes duperies. Une vérité qui semble d’autant plus inaltérable qu’elle est soutenue par les envolées d’Alexandre Desplat.

À partir du moment où la presse et les intellectuels s’emparent de l’affaire, le récit glisse du thriller vers le film de procès, prenant un peu de distance avec la vision de Picquart pour gagner une certaine hauteur de vue (la révision du procès, l’établissement de la vérité). Si le principe du film “pluriel” permet une mise en perspective des plus pertinentes (comme cette scène très évocatrice où les éditions de L’Aurore sont brûlées et où l’on découvre l’inscription “mort aux juifs”), son manque d’homogénéité finit également par le desservir. En effet, certains passages semblent superficiels ou peu convaincant, comme ceux dédiés au climat paranoïaque ou à la romance avec Emmanuelle Seigner.

Des limites, toutefois, qui n’occultent pas la très bonne lecture des faits qui nous est proposée. Jean Dujardin, pour une fois, donne suffisamment de gravité et de nuance à son personnage pour rendre crédible sa remise en cause de l’ordre établi. Quant à la réalisation, elle révèle subtilement l’ambiance délétère de l’époque (les grisailles et les lumières blafardes qui envahissent la ville, la priorité faite aux intérieurs sombres et exigus renforce le pouvoir néfaste du secret) et l’hypocrisie des autorités en place. C'est d’ailleurs lorsqu’il met en scène la Grande muette que Polanski se montre le plus pertinent, comme lors de ce prologue où le jeu sur les contrastes - entre la solennité du moment et la connaissance que nous avons des faits, entre le cadre martial et l’ignominie qui s’y joue – introduit un regard aussi ironique que critique.

Film explorant essentiellement l’Affaire Dreyfus, J’Accuse investit malicieusement le rapport complexe que l’individu entretient avec le pouvoir. On le découvre bien sûr à travers le cheminement personnel de Picquart, devenant tour à tour un soldat loyal, un frondeur épris de justice, avant d’être un politicien résigné. Le pouvoir étatique finit toujours par écraser les consciences, comme le souligne amèrement l’épilogue : en parvenant à s’immiscer à l’intérieur des instances du pouvoir (contrairement à la première scène) notre homme se plie au conformisme, renonçant déjà à son éthique...

(7.5)